Alors qu'Amazon prépare la mise à la retraite progressive de son « turc mécanique » après une vingtaine d'années de bons et loyaux services, l'ironie de l'histoire ne peut manquer de frapper les esprits : c'est l'intelligence artificielle que son ancêtre du XVIIIème siècle tentait de contrefaire qui a aujourd'hui raison de son principe de fonctionnement.
Dans sa version originale, il s'agissait d'un automate joueur d'échecs, qui dissimulait en réalité une personne en chair et en os et mystifiait de la sorte les spectateurs ébahis. À partir de 2005, Amazon a donc repris le nom pour décrire son service de distribution industrielle de micro-tâches élémentaires à des personnes rémunérées dans ce but. L'idée initiale consistait à confier à des personnes des activités répétitives mais impossibles à informatiser à l'époque, et elle a ensuite évolué vers, essentiellement, la génération d'information d'apprentissage à destination des plates-formes d'IA.
Depuis quelques années, et avec la progression fulgurante de la technologie, le système a commencé à atteindre « naturellement » ses limites. De plus en plus fréquemment, les personnes enrôlées se sont mises à déléguer les demandes qui leur étaient assignées aux outils disponibles publiquement, démultipliant ainsi leur capacité de travail et leurs émoluments, au détriment de la qualité du résultat (entraîner l'IA avec les données d'une autre est une excellente recette pour un désastre)… et de la déontologie du dispositif.
Il n'est pas formellement question de fermeture à ce stade mais Amazon annonce que, à partir du 30 juillet, le site n'acceptera plus de nouveaux clients, les utilisateurs existants pouvant cependant continuer à déposer leurs requêtes. Le message sous-jacent est double : d'une part, la progression des abus devient peut-être incontrôlable et nuit à la valeur du service et, d'autre part, les catégories de tâches les plus appropriées pour MTurk sont probablement désormais à la portée de l'intelligence artificielle.
En résumé, voilà une boucle temporelle étourdissante. Le « turc mécanique » est né comme une escroquerie faisant passer une personne pour une machine, s'est mué à l'ère « digitale » en une usine virtuelle de petites mains exécutant les basses œuvres des maîtres de la technologie et finit par être remplacé lui-même par l'intelligence artificielle qui avait, d'une certaine manière, inspiré l'arnaque initiale. Au passage, des emplois humains, aussi faiblement qualifiés soient-ils, disparaissent bel et bien.


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